Doxa anti-raoultiste et police de la pensée

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Le Professeur Didier Raoult

Six chercheurs ont mis en cause notre récent article consacré au rôle de l’industrie pharmaceutique dans la polémique sur la thérapeutique du Covid, l’IHU de Marseille et le professeur Raoult. On leur répond en montrant d’une part que leurs arguments sont réfutables, d’autre part qu’ils cachent un anti-raoultisme primaire (fort répandu) qui relève de l’opinion et non de la science.

Laurent Muchielli

Contrairement à ce que l’on pouvait croire à la fin du siècle dernier, dans l’euphorie de la découverte d’Internet et de la séduction d’une « utopie numérique », la vie intellectuelle se porte assez mal en France, comme dans d’autres démocraties occidentales. Si chacun ou presque peut s’exprimer, l’on sait de moins en moins débattre. Les échanges électroniques et sur les réseaux sociaux sont même devenus globalement très agressifs. A l’occasion de la « crise sanitaire », les démocraties occidentales ont par ailleurs redécouvert les phénomènes de censure exercés d’une part à l’échelle internationale par Google, Facebook et Twitter sur Internet (voir par exemple ici), d’autre part en France par des journalistes ayant manifestement peur de déplaire au pouvoir politique (voir par exemple ).

Faute de capacités d’investigation, les entreprises de presse sont devenues hyper-dépendantes envers la communication des gouvernements. De nouvelles doxas s’imposent parmi les élites, renvoyant les contestations populaires ou même simplement les différences de pensée à un territoire déviant généralement stigmatisé comme « complotiste ». Où finit la lutte contre la désinformation des uns et où commence la défense de la propagande des autres ? Une sorte de nouvelle police de la pensée se mettrait-elle en place ? Telles sont certaines des questions qui resurgissent aussi au fil de la petite enquête initiée mars 2020 et que l’on se permettra d’illustrer ce jour par la petite mésaventure qu’a connu l’auteur de ces lignes tout récemment au sein du petit milieu des chercheurs en sciences sociales.

De quoi s’agit-il ?

En juin 2020, je publiais dans une revue de sociologie anglo-saxonne un article intitulé « Behind the French controversy over the medical treatment of Covid-19: The role of the drug industry » (Derrière la controverse française sur le traitement médical du Covid-19 : le rôle des industries pharmaceutiques). L’article développe en détail une analyse. Mon hypothèse centrale est que la très intense polémique qui a caractérisé le débat public français, de février à mai 2020, et qui s’est cristallisée sur le personnage d’un médecin et virologue marseillais (Didier Raoult), constitue une sorte d’écran de fumée cachant en réalité d’autres enjeux, le principal étant une guerre du médicament. J’explique que cette dernière ne peut être véritablement comprise que si l’on replace, au centre de l’analyse, les enjeux financiers et commerciaux que représentent les médicaments (de même que les vaccins) pour les industries pharmaceutiques.

Les deux médicaments composant le protocole thérapeutique préventif de l’équipe médicale dirigée par le Prof. Raoult (un antiviral et un antibiotique) sont en effet des génériques très anciens et ne coûtant presque rien. En face, un des principaux industriels (Gilead Science) a déployé, depuis plusieurs années, des efforts financiers colossaux pour s’assurer de pouvoir placer sur le marché médical de l’épidémie un médicament sous brevet et coûtant extrêmement cher. Et je montre que l’une des dimensions de cet effort financier consiste en un trafic d’influence à destination des médecins et des organismes nationaux et supranationaux de santé publique (notamment l’OMS). Ceci, d’une part, recoupe des analyses somme toute classiques lorsque l’on pratique la sociologie de la délinquance en cols blancs (voir les pages que je consacre aux industries dans le chapitre 3 de mon manuel universitaire Sociologie de la délinquance), d’autre part correspond également aux préoccupations actuelles de la recherche sociologique comme en témoigne le tout dernier numéro de la revue Sciences sociales et Santé intitulé « Conflits d’intérêt et santé publique ».

Et pourtant, que n’avais-je pas fait ! Je m’attendais à subir éventuellement des attaques de représentants officiels ou officieux de cet industriel. Las, ils n’ont pas besoin de s’en donner la peine. D’autres s’en chargent, avec une agressivité à peine contenue et des arguments fortement biaisés. On observera d’abord la manœuvre, puis on essayera de l’interpréter.

Quatre arguments, largement réfutables

Pas moins de six collègues masculins (Josquin Debaz, Yves Gingras, Jérôme Lamy, Arnaud Saint-Martin, Émilien Schultz et Jeremy Ward) se sont réunis pour écrire ensemble une critique qu’ils ont adressée à la revue australienne et néo-zélandaise qui a publié mon article. Cette dernière ayant refusé de publier leur texte, ils se croient victimes d’une rédaction trop frileuse ou refusant la contradiction. Ils ont alors publié sur le site Internet d’un centre de recherche canadien dont l’un des auteurs (Y. Gingras) est membre. A la lecture de ce texte, on devine toutefois que les raisons du refus de la revue sont sans doute plutôt à chercher du côté des faiblesses intrinsèques de leur argumentation liées au caractère polémique de leur intention.

La première faiblesse de ce petit groupe d’auteurs est en effet d’attaquer une personne avec une agressivité peu coutumière. En l’occurrence, selon ces auteurs, je serais passé sans transition de la libre expression des opinions d’un simple citoyen (dont ils n’ont manifestement pas aperçu l’évolution vers un travail collectif d’investigation dès le mois d’avril dernier) à la publication dans une revue scientifique. Je confondrais science et opinion. Mon travail ne vaudrait donc pas tripette. J’aurais ainsi écrit « un texte de qualité douteuse qui ne peut que nuire à l’image de la discipline » (la sociologie). Diantre, l’affaire serait donc grave ! L’accusation l’est, en tous cas. Voyons quels sont ses arguments. Le texte est assez bavard et très donneur de leçons, mais en réalité il ne contient que quatre arguments.

1- En me concentrant sur les enjeux financiers et commerciaux des industries pharmaceutiques, j’aurais produit « une analyse mono-causale, et donc simpliste », par opposition à la nécessaire « complexité » de la controverse, comme le montreraient « quarante ans de recherche en sociologie des sciences » dont je serais ignorant. Problème : cet argument est à la fois vrai et fallacieux. L’introduction de mon article dit en effet ceci : « Comme aux États-Unis, cette polémique comporte des aspects politiques, car Raoult a été qualifié d’ »homme de droite » par les élites intellectuelles et les journalistes de la capitale (Paris). La polémique a également pris une dimension personnelle en raison de la personnalité singulière de cet homme (peu conventionnel, souvent provocateur et désireux de s’exprimer sur les réseaux sociaux) et de la manière dont les médias ont traité le sujet. Mais, avec une certaine naïveté, presque tous les commentateurs du débat public ignorent que l’aspect probablement le plus important des clivages que le professeur Raoult a créés dans les organes de décision du ministère de la Santé est d’une toute autre nature ».

Si l’on sait lire, on voit d’abord que j’évoque d’emblée, non pas un mais trois facteurs (un facteur individuel, un facteur politique et un facteur économique). Et je dis que je vais développer le troisième parce qu’il est trop méconnu alors même qu’il me paraît fondamental. Par conséquent, me reprocher de mettre l’accent sur ce qui est le projet même du texte est un procédé rhétorique déloyal. Et dire que je ne conçois que cet unique élément pour comprendre la controverse est tout simplement faux. Ensuite, il est également fallacieux d’affirmer que le projet scientifique de mon article est d’expliquer la « controverse Raoult » de manière générale. Là encore, il faut savoir lire les textes que l’on prétend critiquer. Il est écrit en toutes lettres dans l’introduction rappelée ci-dessus que mon propos n’est pas d’analyser tous les aspects de cette controverse hors-norme (ultra-médiatisée et ultra-politisée, au point qu’il faudrait sans doute parler de polémique plutôt que de controverse) mais de comprendre spécifiquement « les clivages que le professeur Raoult a créés dans les organes de décision du ministère de la Santé ».

2- La seconde preuve de l’inanité scientifique de mon travail serait ma « négligence de la littérature sociologique sur les controverses scientifiques ». En bref, je ne connaîtrais même pas la bibliographie sur le sujet que je traite. Pire encore, mes sources seraient surtout journalistiques : « l’auteur ne se réfère qu’à des magazines comme The New York Review of Books et Marianne ». La déloyauté est ici encore confondante et elle appelle quatre remarques. Primo, mon article comporte 33 références, ce qui me semble un chiffre tout à fait honorable pour un texte de seulement 25 000 signes (format imposé pour ce dossier d’actualité de la revue). Secundo, sur ces 33 références, 11 sont des articles rédigés par des journalistes, soit un tiers. Mes savants critiques semblent donc de pas avoir vu les 22 autres. Du coup, ils ne remarquent même pas que nous avons certaines références académiques en commun. Est-ce sérieux ? Tertio, lorsque l’on commente « à chaud » une controverse nouvelle, il me semble inévitable d’utiliser des informations factuelles issus d’articles de presse récents. Quarto, l’argument utilisé revient aussi à dire que les informations contenues dans ces articles de presse n’ont pas vraiment de valeur, ce que les journalistes concernés apprécieront probablement d’autant moins que l’industrie pharmaceutique est l’un des rares domaines où existent précisément, depuis quelques années, de réels efforts coordonnés d’investigation journalistique (à l’image de la constitution de l’Observatoire Français des Multinationales que je cite à deux reprises dans mon article).

3- Troisième argument central : je méconnaitrais le « principe de symétrie » qui préside à la sociologie des sciences, depuis les célèbres travaux de David Bloor, dans les années 1970. Pire : je serais suspect de prendre parti en dissimulant une partie de la réalité : « Ce que Mucchielli ne montre pas, lorsqu’il souligne les liens entre Français chercheurs et la société pharmaceutique Gilead, ce sont ceux que Didier Raoult pourrait lui-même avoir avec le secteur pharmaceutique ». Au risque de paraître à nouveau « simpliste », je suis obligé de dire que la réponse est effectivement assez simple : je n’analyse pas les liens voire les conflits d’intérêts de Didier Raoult avec les industries pharmaceutiques pour la bonne et simple raison que je ne lui en ai pas trouvé. Et j’invite ici mes savants critiques à le vérifier par eux-mêmes (ou à tenter de faire la démonstration inverse si telle est leur intention), plutôt que de m’accuser sans preuve d’être de parti-pris. Pour leur faciliter la tâche, je leur indique même volontiers le site de référence : Euro For Docs. Au passage, mes savants contradicteurs pourront aussi vérifier le petit exercice que l’équipe de D. Raoult vient tout juste de publier, qui consiste à croiser les prises de position publiques des médecins français sur l’hydroxychloroquine avec les sommes d’argent reçues par la société Gilead Science. Le résultat est significatif à tous les sens du terme.

4- Enfin, selon mes détracteurs, je ferais volontairement l’impasse sur la question proprement scientifique : « dans son récit, il n’y a plus de place pour tous les arguments scientifiques contre l’hydroxychloroquine, qui ont été exprimés dans la littérature scientifique ». J’esquiverais en particulier les questions de méthodologie, alors même que « la recherche STS a clairement montré que les conflits entre les scientifiques sont souvent expliqués par des désaccords sur les meilleures méthodes à utiliser et la sélection des données pertinentes ». Au final, « il n’y a rien dans l’article de Mucchielli pour répondre à ces questions touchant à des questions épistémiques et méthodologiques et il ne justifie pas pourquoi concentrer l’explication sur les conflits d’intérêts suffit à comprendre le débat ». A nouveau, je suis obligé de dire que ceci est fallacieux. En effet, s’il est vrai que je n’y consacre pas beaucoup de place dans ce court article, la question des méthodes est néanmoins non seulement présente, mais surtout articulée avec ma démonstration d’ensemble. J’écris en effet que « les très grands groupes pharmaceutiques dominent non seulement le marché mondial des médicaments, mais ils influencent aussi, de plus en plus, la recherche médicale (…). Les fameux essais cliniques (ou essais thérapeutiques) sont financés et réalisés très majoritairement par ces industriels (…). C’est dans cette mouvance politico-industrielle que s’est fixée la fameuse Evidence Based Medecine et ses méthodes statistiques de randomisation donnant l’illusion d’une démonstration mathématique infalsifiable. L’idée fondamentale est de substituer le calcul statistique à l’expérience clinique (…). Un nombre croissant de chercheurs multiplient ainsi les publications sur les maladies et les médicaments, alors même qu’ils n’ont plus aucune pratique de médecins ». C’est fondamentalement contre cela que D. Raoult s’élève depuis des années et c’est aussi pour cela qu’il a reçu une série de soutiens de médecins appartenant, le plus souvent, à sa génération.

Enfin, si je n’ai pas développé davantage ce point dans ce court article, c’est aussi parce que je l’ai beaucoup documenté. Je renvoie notamment mes critiques aux articles que j’ai publiés le 18 avril (« Crise du Covid et querelle sur la méthode: interview exclusive du prof. Jean Roudier ») et le 21 avril (Pédagogie clinique du Covid-19 : entre médecine de soins et recherche industrielle). Ceci ne plaira pas à l’un des six contradicteurs (mon collègue canadien Yves Gingras) qui déclarait le 12 avril (sur Radio Canada) que la position de D. Raoult était « une bataille d’arrière-garde », le débat méthodologique ayant été réglé aux Etats-Unis « dans les années 1930-40 » en faveur des essais randomisés. Ceci me semble une vision sinon « simpliste » des choses, du moins quelque peu datée. Si l’Evidence based Medicine a pu en effet sembler toute puissante dans la deuxième moitié du 20ème siècle, la situation a changé. Le débat est clairement rouvert, depuis plusieurs années, du fait, d’une part, de la remise en cause du culte de la randomisation (je donne, dans mon article du Journal of Sociology, des références bibliographiques à ce sujet, j’en ajoute ici une dernière parue depuis dans le NEJM), d’autre part et surtout de l’emprise croissante des industries pharmaceutiques et de la dégradation considérable de la fiabilité des recherches qui en découle (entre autres problèmes). Un indice de ceci (pour n’en citer ici qu’un seul, en plus de ce qui est rappelé dans mon article et de façon plus détaillée encore dans l’introduction de Boris Hauray au dernier numéro de Sciences sociales et Santé), est le clash majeur survenu en septembre 2018 au sein de la célèbre organisation Cochrane – dont les méta-analyses d’essais randomisés ont largement fait la réputation mondiale – à l’initiative de l’un de ses cofondateurs, le médecin danois Peter Gøtzsche.

Porte-parole d’une personnalité ou défenseur d’une institution et d’une stratégie de santé publique ?

Résumons la situation. Je publie un article dans un format très contraint (25 000 signes, soit le tiers du format des articles que je publie d’ordinaire dans les revues francophones de sciences sociales), pour un dossier d’actualité d’une revue sociologique australienne et néo-zélandaise, avec pour commande d’essayer d’expliquer l’intensité d’une controverse de dimension mondiale mais d’origine française. Je choisis de mettre l’accent sur l’un des aspects de cette controverse parce qu’il me parait à la fois majeur, international et pourtant minoré dans le débat public français. Je ne prétends pas avoir épuisé le sujet en 25 000 signes, loin s’en faut. Je n’ai pas eu l’espace nécessaire pour entrer dans le détail des controverses relatives à l’administration de la preuve statistique, c’est certain. Et je ne prétends pas non plus avoir tout lu et tout cité en sociologie des sciences, loin s’en faut.

Mais tout ceci n’est-il pas trop évident ? Cela justifie-t-il ce procès en règle de la part d’un groupe de collègues avec lesquels j’avais, jusqu’à présent, de bonnes relations et qui pourtant ne m’ont jamais interrogé sur les motivations et les méthodes de mon enquête, ne m’ont même pas prévenu de leur initiative, ni jugé bon de m’informer de leur publication. Enfin, à la grande discourtoisie de la forme, s’ajoute, comme on vient de le voir, la déloyauté de l’argumentation sur le fond, le but du jeu n’étant pas de discuter mes analyses mais de les discréditer, ce qui est de nature tout à fait différente. Les mots finaux du texte sont du reste là encore très clairs : « les sociologues et les spécialistes de la STS doivent continuer à observer les acteurs sociaux et à s’abstenir de devenir leurs porte-parole ou défenseurs ». Voilà le fond de l’affaire. Parce que, au départ, j’ai pris au sérieux ce que disait Didier Raoult sur les moyens médicaux de lutter contre l’épidémie, je serais soudain devenu son porte-parole. Pourquoi une telle caricature ?

Pour tenter de le comprendre, je me risquerai à émettre l’hypothèse est que cet acharnement sur ma modeste personne procède de ce que l’on pourrait appeler l’anti-raoultisme primaire caractérisant notamment un petit milieu social très diplômé et politiquement de gauche, composé principalement d’universitaires et de journalistes, que je connais d’autant mieux que j’en fais partie depuis un quart de siècle. Dans ce milieu social, règne, depuis le mois de mars dernier, une doxa (au sens que Bourdieu avait bien défini dans La Distinction [1]), qui constitue la base réflexive implicite de mes six confrères. Leur vocabulaire le trahit du reste à plusieurs reprises. Dès le début de leur texte, le protocole thérapeutique mis en place à l’Institut Hospitalo-Universitaire de Marseille est en effet caricaturé comme un « médicament miracle ». Et dès l’introduction, il est mentionné que le Président américain Donald Trump en a fait la publicité, comme si l’on voulait par là discréditer d’emblée l’équipe médicale marseillaise. Or, si l’on comprend bien que la détestation ordinaire de Trump fait partie du background obligatoire de tout intellectuel (a fortiori de gauche) qui se respecte, on ne voit vraiment pas le rapport avec le sujet. A un autre moment de leur texte, il est encore répété que le sujet serait « l’explication de la controverse scientifique autour de Raoult et son ‘miraculeux’ traitement hydroxychloroquine ». Or ce sont là des expressions populaires, reprises par une partie des journalistes dont le goût pour le sensationnalisme est connu, mais qui n’ont jamais figuré dans aucune des déclarations des médecins concernés.

Force est ici de constater que nos six confrères s’expriment comme s’ils ne connaissaient rien aux questions médicales dont ils parlent. Car en fait de « miracle », il s’agit d’un traitement précoce combinant deux médicaments (un antiviral, l’hydroxychloroquine, et un antibiotique, l’azithromycine) et non un seul (c’est même une trithérapie si l’on considère l’ajout de Zinc chez les malades qui n’en ont pas assez dans le sang), administrés à des doses précises, après un électrocardiogramme (ECG) et en dehors des contre-indications bien connues s’agissant de médicaments très anciens et très usités. L’objectif de ce traitement (qui pourrait également être pratiqué par les médecins généralistes) est de diminuer la durée et l’intensité du portage viral chez les personnes repérées comme récemment infectées par le Sars-CoV-2, afin de réduire d’une part les risques d’évolution vers des formes graves de la maladie chez les personnes infectées, d’autre part la durée de leur contagiosité vis-à-vis du reste de la population. Quelle est l’efficacité exacte de ce protocole ? Nul ne le sait précisément pour la raison principale que, comme nous l’avions également montré, quasiment aucune étude de cohorte volumineuse autre que celle de l’IHU (plus de 3 700 cas étudiés) n’a testé cette proposition dans sa définition précise rappelée ci-dessus (au profit, au contraire, de tests séparés des différentes molécules, de dosages exagérés, d’administration à des patients hospitalisés dans un état déjà très avancé de la maladie, etc.).

Il faut également comprendre que cette thérapeutique précoce s’inscrit par ailleurs dans une stratégie plus large, classique en matière de lutte contre les épidémies (dépister, isoler, soigner), qui consiste au départ à dépister le plus possible la population, stratégie au départ rejetée par le ministère de la Santé, puis appliquée au contraire massivement depuis le mois de juillet, validant ainsi a posteriori la stratégie de l’IHU (de même que le repositionnement des vieux médicaments anti-viraux occupe aujourd’hui beaucoup l’Institut Pasteur). Au final, compte tenu de tout cela ainsi que des taux de mortalité particulièrement bas constatés à l’IHU de Marseille, force est de constater que cette équipe médicale et scientifique de pointe a « fait le job » correspondant à la mission nationale primordiale de lutte contre les maladies infectieuses pour laquelle elle est financée par les pouvoirs publics depuis des années. Voilà le fond de ma position. Cela fait-il de moi le porte-parole d’une personne ? Non. Le défenseur d’une institution et d’une action de santé publique ? Assurément.

Un anti-raoultisme simplet déguisé avec les habits de la Science

Ignorant ou faisant mine d’ignorer tout ceci, nos contradicteurs s’acharnent sur le chiffon rouge agité sous leurs nez, évoquant à un autre moment de leur texte le fait que le débat public aurait transformé D. Raoult « en un héros populaire que certains ont même vu comme un nouveau président possible de la République française » ? A nouveau, on se demande quel est l’intérêt de ce genre de phrase dans une discussion qui se veut scientifique. Je ferai l’hypothèse que la fonction de ce type d’évocation est de rechercher la complicité du lecteur en lui rappelant le mépris nécessaire des élites vis-à-vis des croyances de la populace et, à travers cette dernière, le mépris qu’ils partagent pour la personne (D. Raoult) et l’institution (l’IHU) concernés. Ce mépris est du reste de notoriété publique de la part de plusieurs de nos contradicteurs. Il s’exprime en effet sur les réseaux sociaux depuis des mois. Voici par exemple comment l’un d’eux parlait de l’Institut Hospitalo-Universitaire de Marseille et de son directeur dès le mois de mars sur Twitter. S’y révèle le niveau réel de réflexion et de jugement qui se dissimule derrière le masque de la Science.

On comprend ici comment cet anti-raoultisme primaire et gouailleur préside à toute cette construction intellectuelle. Il se retrouve bien entendu encore dans la conclusion de l’article où l’on trouve cette phrase quelque peu alambiquée mais à nouveau bien révélatrice : « s’il semble aujourd’hui exister de sérieux arguments scientifiques pour réfuter l’efficacité de l’hydroxychloroquine comme traitement du Covid-19 (Fiolet et al., 2020), nous pouvons dire que la controverse est toujours vivante sur des aspects spécifiques (comme la toxicité) même si une partie de cette incertitude pourrait être produite artificiellement ». Or s’il est bien une chose que je vois aujourd’hui établie, c’est que la toxicité du traitement proposé par l’IHU de Marseille constitue une construction politico-médiatique qui ne repose sur aucune démonstration scientifique. Sauf bien entendu à ignorer que la « fameuse » étude de Mehra et al., publiée dans le Lancet fin mai, était une fraude grossière et qu’elle a été rétractée. Quant à la référence donnée ici dans la citation (Fiolet et al., 2020), elle illustre, hélas, à nouveau, le manque d’objectivité de nos contradicteurs. Il s’agit en effet d’une méta-analyse des études portant sur l’efficacité de l’hydroxychloroquine au regard de la mortalité liée au Covid, qui est entachée de très nombreuses erreurs rapidement mises à jour (voir les réponses très argumentées publiées d’abord sur le site France Soir, puis dans la revue scientifique ayant publié la méta-analyse en question). Et la chose aurait dû alerter nos contradicteurs sociologues. Comment, en effet, peut-on passer sous silence le fait que l’un des principaux auteurs de cette méta-analyse (Nathan Peiffer-Smadja) n’est autre que le doctorant de l’un des adversaires majeurs de D. Raoult (Yazdan Yazdanpanah) dans le « tout petit monde médical » que j’essaye précisément d’analyser dans mon article ? De même, comment nos savants critiques prétendument si attachés au « principe de symétrie » peuvent-ils ne pas signaler non plus à leurs lecteurs le fait que l’équipe de l’IHU a également réalisé une méta-analyse des études sur le même sujet, aboutissant (on s’en doutait) à des conclusions différentes ?

Pour conclure

Complexité, symétrie, impartialité, maîtrise de l’information scientifique et de la bibliographie… force est de constater que tous ces vertueux principes ne sont mis en œuvre par nos nouveaux policiers de la pensée que dans les cas où cela sert la charge qu’ils ont décidé de soutenir. Et l’on comprend que, inversement, ces beaux principes tendent à s’évaporer dès que l’information disponible ne va plus dans leur sens. Pour finir, nous leur dirons donc ceci : commencez par appliquer vous-mêmes, de façon rigoureuse, les principes dont vous vous prévalez avant de prétendre donner des leçons aux autres. En l’espèce, contrôlez mieux vos émotions et opinions personnelles, évitez de reproduire les clichés du débat politico-médiatique, gardez-vous de sombrer dans le sectarisme en mélangeant science et politique (la médecine n’est ni de droite ni de gauche et, de grâce, laissez Trump là où il est !), ouvrez davantage les yeux sur les énormes enjeux industriels et financiers de la « crise sanitaire », faites un travail d’enquête comme celui que je m’efforce de réaliser à mon modeste niveau depuis près de six mois, et ensuite nous pourrons commencer une discussion sociologique sérieuse.

Notes

(1) La doxa est une norme de pensée qui concourt à un moment donné à protéger l’ordre social : « On voit la contribution décisive qu’apporte à la conservation de l’ordre social ce que Durkheim appelait le ‘conformisme logique’, c’est-à-dire l’orchestration des catégories de perception du monde social qui, étant ajustées aux divisions de l’ordre établi (et par là, aux intérêts de ceux qui le dominent) et communes à tous les esprits structurés conformément à ces structures, s’imposent avec toutes les apparences de la nécessité objective » (P. Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979, p. 549-550).

Par Laurent Muchielli, Directeur de recherche au CNRS

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